Tout à coup, devant moi, une grande femme enveloppée dans un pagne blanc qui voilait son visage et cachait ses pieds. Mon coeur battait à coups précipités, j’avais l’impression de recevoir de grands cognements de bélier qui ne réussissaient pas à défoncer ma poitrine.
Conte d’Afrique de l’ouest
Le Bénin est considéré comme le berceau du vodou, religion d’ordonnance cosmique liée aux cultes animistes et fétichistes.
Pays où les esprits sont imbriqués au vivant, où la vie tutoie de si près la mort, où à chaque chose l’on attribue une signification seconde. La réalité qui se dessine ici contient en elle-même un au-delà, un ailleurs. L’imaginaire s’imbrique au réel pour dessiner un territoire où le visible n’existe pas sans l’invisible. La tradition orale béninoise décrit des mythes fondateurs où l’animal est symbole de sacralité, l’incarnation d’une divinité.
L’heure bleue est cet interstice, ce temps où la clarté cohabite avec l’obscurité. Temps suspendu, indéfinissable, entre éveil et sommeil, rêve et insomnie. Heure nébuleuse qui évoque des territoires subjectivement parcourus, vacillants, les repères se brouillant avec l’opacité de la nuit. Avec elle surgiront d’autres ombres, aux contours plus ténus, empreintes de mystère et de mysticisme.
La réalité se diffracte alors en une vision kaléidoscopique, évanescente. Les yeux mi-clos, mi-ouverts, sur un monde – réel ou imaginaire – où les frontières entre connu et inconnu sont abolies.
« Dans la culture occidentale, le visible a été développé au maximum. La culture africaine cache plus qu’elle ne révèle ».
Patrick Nguema Ndong

Publication dans Fisheye Photo Review
« La photographe française Marie Leroux signe avec L’heure bleue un portrait métaphorique de la pratique du vaudou. Une série brouillant les pistes entre le visible et l’invisible.
En 2016, elle découvre le Bénin, pays d’Afrique de l’Ouest considéré comme le berceau du vaudou. « Dans ce territoire, l’animisme – la croyance en une force vitale animant les hommes comme les animaux ou les végétaux – mêlé à d’autres religions reste profondément ancré et visuellement omniprésent », précise-t-elle. Saisie par cette culture souvent diabolisée, la photographe se lance dans un portrait atypique du Bénin brouillant les pistes entre le visible et l’invisible, le profane et le sacré. « Le titre choisi, L’heure bleue, symbolise cet instant où l’on bascule vers une réalité plus mystérieuse, sombre et troublante », ajoute-t-elle.
Où s’arrête le monde des vivants ?
Ancrée dans cette période où la nuit prend le pas sur le jour, la série se veut sombre, sourde. Paysages et portraits d’hommes et d’animaux se répondent, dans une obscurité presque complète. Où s’arrête le monde des vivants ? Peut-on capturer la spiritualité ? En travaillant soigneusement son esthétique, Marie Leroux révèle un univers secret, évoquant le caractère imperceptible d’une religion, mais aussi la volonté du vaudou de se pratiquer discrètement. « Il y a une dualité inhérente à cette croyance : d’une part, les autels, visibles à l’entrée des villages, et d’autre part, les entités et la pratique qui demeurent invisibles », précise l’artiste.
Pensée comme une série de métaphores, L’heure bleue capture les éléments de manière sensorielle. « La pratique est intrinsèquement liée aux forces naturelles, les offrandes faites aux fétiches (figures représentant les dieux du panthéon vaudou) et les cérémonies animistes permettent d’apaiser les divinités et d’attirer leur clémence. Il est question de l’histoire d’un peuple, de son lien avec l’animal qui se fait symbole de sacralité, d’une cosmogonie », rappelle l’artiste. Loin d’exposer une vision exotique du territoire, elle s’immerge au contraire dans les rites et les pratiques, représentant, à la manière de flashs visuels, les contours d’un monde étrange. Corps nus, pythons et paysages nocturnes apparaissent, voilés. Comme les bribes d’un songe qu’on essaie, en vain, de retenir ».
Lou Tsatsas
» Dans « L’Heure Bleue », déambulation au cœur du pays vodou, Marie Leroux échappe aux risques de la fureur primitive ; le pas de côté qu’elle opère permet d’occasionner des distorsions contenues et sourdes. Elle décentre, décadre. Elle traverse ce cadre dans ses multiples frontières (entre documentaire et fiction) et limites (contrastes profonds et gros plans magnifiés), créant par cela un interstice tout en retenue où la vision d’auteur demeure par sa réelle et délicate exigence et sa faculté de réincarner la chair et sa réalité ».
Michel Le Belhomme


























